Par Alexander
Mercouris
10
avril 2017
En
lançant ses missiles contre la Syrie, le Président a détruit sa réputation de cohérence,
encouragé ses ennemis et consterné ses amis.
Après
l’assassinat du duc d’Enghien par Napoléon en mars 1804, le ministre de la
police de Napoléon, Joseph Fouché, a déclaré à ce sujet : « C’est pire qu’un
crime, c’est une faute. » Les missiles du Président Trump lancés sur la
base aérienne de Sharyat en Syrie étaient comme le meurtre du duc d’Enghien,
pas seulement un crime mais une faute.
Les
raisons invoquées pour lesquelles le Président Trump a ordonné le lancement des
missiles varient.
Le Président
Trump lui-même affirme que c’est en raison de sa révulsion face à l’horreur de
l’attaque chimique contre Khan Sheikhoun, qu’il affirme – mais sans qu’aucune
enquête indépendante ne l’ait confirmé – avoir été effectuée par l’armée de l’air
du Président Assad.
D’autres
encore, plus cyniquement, disent qu’elles visaient à distraire l’attention du
Russiagate et à assurer la position du Président à Washington.
Il y
a probablement du vrai dans toutes ces allégations. Cependant, aucune d’entre
elles ne change le fait que ces frappes constituaient une grossière erreur. Voilà
pourquoi :
(1) Toutes
les données suggèrent que les frappes étaient une simple démonstration de force
et que le Président n’a pas l’intention d’escalader son intervention en une
campagne de changement de régime en Syrie.
Cela
suggère que le Président ne veut toujours pas être entrainé dans une guerre pour
un changement de régime en Syrie.
Si c’est
le cas, il se rendra bientôt compte qu’il s’est engagé sur une pente très
dangereuse.
De
même que le renvoi du général Flynn a encouragé les critiques du Président dans l’affaire du Russiagate, amenant le scandale à des
proportions qui dépassaient largement son ampleur originale, l’attaque de missiles
contre la base aérienne de Sharyat a donné le gout du sang aux tenants de la
ligne dure de changement de régime à Washington et ailleurs. Ils reviendront
certainement à la charge pour obtenir davantage, et leur ayant jeté de la
viande rouge une première fois, le Président est maintenant dans une position
beaucoup plus faible pour leur en refuser.
En
outre, indépendamment de ce qui s’est passé exactement à Khan Sheikhoun, les djihadistes
en Syrie savent maintenant que tout ce qu’ils ont à faire est d’organiser une
attaque chimique, et que le Président américain les obligera en lançant des
missiles sur les forces du Président Assad, sans enquête et sans chercher à
obtenir l’accord du Congrès ou du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela ne fait
que garantir que la mise en scène de davantage d’attaques chimiques est
précisément ce que les djihadistes vont maintenant faire.
Nul
besoin d’être prophète pour voir comment cette situation pourrait escalader dorénavant,
même si ce n’est pas le souhait du Président, et comment il est maintenant dans
une position beaucoup plus faible pour empêcher que cela se produise.
(2) Trump
a commencé sa présidence en disant vouloir améliorer les relations avec la
Russie. Non seulement a-t-il causé la fureur des Russes, rendant les relations
avec la Russie encore pires qu’elles ne l’étaient déjà, mais les Russes vont
certainement percevoir les frappes comme un défi et répondront en conséquence.
Ils parlent déjà de renforcer les défenses aériennes de la Syrie et ont fermé
la ligne directe entre leurs militaires en Syrie et ceux des États-Unis.
Non
seulement cela va-t-il compliquer les opérations anti-Daech des États-Unis en
Syrie, mais cela augmente le risque d’une confrontation dangereuse avec les
Russes en Syrie, ce qui est précisément ce que le Président et son équipe –
comme en témoigne leur notification aux Russes avant les tirs de missiles – veulent
évidemment éviter.
(3)
Ensuite, il y a la question clé de la confiance.
Non
seulement les Russes concluront-ils que ce Président est quelqu’un à qui on ne
peut pas faire confiance, mais les gouvernements du monde entier – y compris
plusieurs des principaux alliés européens des États-Unis – seront choqués par
la facilité avec laquelle ce Président fait volte-face et fait le contraire de
ce qu’il avait dit, et le fait en outre sans discussion ou consultation
appropriée, et sans même prétendre observer les formes du droit international et des
lois américaines.
Dans
la cohérence des relations internationales, la cohérence est la qualité la plus
prisée de toutes. Les gouvernements doivent être sûrs qu’une grande puissance
comme les États-Unis suit des politiques cohérentes. De cette façon, d’autres
gouvernements peuvent ajuster leurs propres politiques pour prendre en compte
celles des États-Unis.
C’est
pour cette raison, parce que le lancement de l’attaque a totalement détruit la
réputation de cohérence du Président dans sa conduite de la politique, qu’avant
l’attaque de missiles, je doutais qu’une telle chose se produise.
Les
gouvernements du monde entier – y compris le gouvernement de la Chine, que le Président
des États-Unis vient d’accueillir – savent maintenant qu’avec cette
administration, les États-Unis peuvent inverser leur politique en un instant.
Non seulement cela va les inquiéter, mais ils savent maintenant que quoi que
dise ce Président, on ne peut pas y prêter foi car il peut s’en dédire si rapidement.
Cela
va inévitablement rendre les affaires internationales plus instables, puisque
les gouvernements savent maintenant qu’on ne peut pas faire pleinement
confiance à ce Président, ce qui lui rendra plus difficile la négociation des accords
qu’il souhaite conclure.
(4)
Si le Président croyait, quand il a lancé ses missiles, que cela mettrait fin
aux critiques portées contre lui et à l’obstruction de son administration par
ses adversaires, il découvrira rapidement qu’il n’a rien obtenu de tel. Les
adversaires du Président ont beaucoup trop investi dans le récit de « Donald
Trump, le nouveau Mussolini ou Caligula » pour faire marche arrière
maintenant. Je doute même qu’ils délaissent les allégations de Russiagate, si absurdes qu’elles soient.
Dans
quelques jours, une fois que les applaudissements pour les frappes se seront
évanouis, le Président verra rapidement qu’il est resté le même qu’il a
toujours été aux yeux de ses opposants à Washington, et qu’en lançant ses
frappes sans avoir préalablement consulté le Congrès, il n’a fait que leur donner
un autre bâton avec lequel se faire battre. Je note que Nancy Pelosi, l’une des
critiques les plus véhémentes du Président, demande déjà un débat approfondi à
la Chambre pour discuter de la question de l’autorisation de l’action du Président.
(5)
En revanche, si le Président n’a pas gagné ses critiques, il a sans aucun doute
fâché et démoralisé la partie la plus intelligente et la plus expressive de sa
propre base politique.
L’un
des faits les plus intéressants quant aux événements des derniers jours est que
bien que les partisans libéraux de Barack Obama aient continué de le soutenir
alors même qu’il revenait entièrement sur la position anti-guerre qu’il défendait
avant sa nomination, les partisans de Donald Trump prennent leur position
anti-guerre et anti-interventionniste extrêmement au sérieux et ne sont pas
disposés à compromettre sur ce point. Le résultat est que loin de défendre le Président
pour ce qu’il a fait, ils se sont retournés contre lui et se sont sentis
trahis.
Donald
Trump lui-même le sent. Cela s’explique par le fait que depuis l’attaque de
missiles, loin de prendre un ton triomphaliste, il n’a mentionné l’attaque que
deux fois dans ses tweets, un tweet symbolique
félicitant les militaires pour le succès de l’opération, et un tweet hautement défensif
dans lequel il a essayé d’expliquer et d’écarter le manque de dommages infligés
à la piste aérienne. Sinon, sauf dans des déclarations formelles telles que sa
lettre au Congrès, il a évité d’en parler.
En
effet, il n’est pas impossible que le résultat de l’attaque de missiles –
surtout si elle est suivie par d’autres – sera de relancer un mouvement
anti-guerre moribond qui a presque disparu au cours de la présidence d’Obama.
Il est aisé de voir comment les ailes droite et gauche de ce mouvement
pourraient maintenant se conjuguer – comme cela s’est produit pendant la
présidence de George W. Bush –, dans le cas de l’aile droite du mouvement anti-guerre
parce qu’elle s’oppose véritablement aux guerres interventionnistes, et dans le
cas de l’aile gauche du mouvement anti-guerre parce que certains de ses membres
s’opposent sincèrement aux guerres interventionnistes, mais surtout parce qu’elle
exècre un Président républicain de droite.
Il
va sans dire que si une telle chose se produit, les problèmes politiques du Président
se multiplieront par mille.
La
première loi de la politique – aux États-Unis comme partout ailleurs – est de prendre
soin de votre propre base. Tous les politiciens qui ont réussi comprennent
cela. Vendredi, Donald Trump a choqué et fâché sa base, et une fois que l’éclat
temporaire du lancement de missiles se dissipera (ce qui se produira
rapidement), il paiera le prix politique.
Ce
que les événements de la semaine dernière montrent, c’est que presque cent
jours après son inauguration, Donald Trump reste un amateur qui continue de
perdre pied. Au lieu de prendre des décisions soigneusement pondérées, il prend
ses décisions de manière impulsive, pressée et à la volée.
Parfois,
à court terme, certaines de ces décisions l’aident. Plus souvent, elles lui
causent des problèmes. Au fil du temps, en raison de la manière mal avisée et
pressée dont il prend ses décisions, elles lui causeront de plus en plus de
problèmes. En outre, jusqu’à présent, il ne semble pas y avoir de preuve qu’il
apprenne de ses erreurs. Les frappes sur la Syrie ont été de loin la plus
importante d’entre elles, mais il est fort probable que d’autres pires encore
suivront.